lundi 14 avril 2014

Gordie Tentrees au Clou du Spectacle

C'est le mercredi 17 avril que Gordie Tentrees se produira au Clou du Spectacle, à Nancy. Ce sera pour lui l'occasion de présenter son dernier album "North Country Heart" paru en 2012 accompagné de Fabian Brook (violon, guitare, harmonies) et Aiden Tentrees (contrebasse, harmonies).


L'album comprend les titres suivants, tous écrits par Gordie:
  1- Gypsy wind
  2- Wheel & wrench
  3- North country heart
  4- Holy Moly
  5- Black seeds
  6- Hill country news
  7- Litte guy
  8- Last word
  9- Skinny trees
10- Lone sparrow
11- Sideman blues
12- Wasted moments

Aux côtés de Gordie (guitare acoustique, harmonica, dobro, chant), on trouve Patrick Hamilton (batterie, banjo), Bob Hamilton (contrebasse, pedal steel, guitare électrique 12 cordes, banjo ténor, anches, harmonies), Ken Hermanson (guitare vibrato, slide électrique, Telecaster, lap steel, banjo, harmonies), Sarah Macdougall (harmonies), Kanya McQueen (harmonies), Annie Avery (harmonium, piano, orgue), Micah Smith (Würlitzer), Aiden Tentrees (contrebasse).


J'avais découvert Gordie Tentrees un peu par hasard en 2010 parce que ce Canadien du Yukon avait fait une tournée avec l'ami Indio Saravanja. C'était l'époque de l'album "Mercy Or Sin" que j'avais chroniqué pour Xroads (#34).




GORDIE TENTREES ***
Mercy Or Sin
Gorrdie Tentrees / CD Baby
Folk rock canadien 
Je me demande si je ne vais pas aller planter ma cabane au Canada, tellement la scène musicale de ce grand pays qui n'est pas le mien recèle de richesses. Il suffit de se pencher pour cueillir un nouveau groupe, un nouveau songwriter. Gordie Tentrees, après avoir fait partie de la première catégorie avec son Gordie Tentrees Band (voir le très rock "29 Loads Of Freight") se range maintenant dans la seconde aux côtés de Leeroy Stagger ou Indio Saravanja, quoique, chez lui, on ne soit jamais loin de l'explosion rock & roll, à la manière d'un Fred J. Eaglesmith. "Mercy Or Sin" démarre tranquillement avec "Alfred", ballade country assez traditionnelle finalement mais, dès le titre suivant, "No Integrity Man", quelque chose de différent se passe. Un banjo, un dobro, une voix et puis, sans avoir l'air d'y toucher, Gordie torture la mélodie pour lui faire avouer tout ce qu'elle cache. Nous voilà dans une ambiance cowpunk, ou punkgrass, pour situer. Au long des douze titres du CD, Gordie alterne les ambiances. "Devil Talks", ainsi, est un boogie que n'aurait pas renié le Canned Heat de Bob Hite. "Rambling's Gonna Be The Death Of Me" est un blues lancinant auquel les interventions de Ken Hermanson (lap steel) et Sarah Hamilton (violon/viola) confèrent un climat très particulier. Dans le registre des réussites, il y a aussi le morceau titre, ballade proche du répertoire d'Indio Saravanja, où la co-compositrice Jennie Sosnowski vient chanter en duo. Indio lui-même est à l'honneur avec la reprise (je devrais plutôt parler de dynamitage) de son "Same Old Blues" pour lequel Gordie, qui ne joue que des instruments acoustiques sur ce disque, reçoit le renfort des seuls Ken Hermanson (guitare électrique) et Matt King (basse acoustique). Le Yukon était connu pour la ruée vers l'or, il faudra maintenant ajouter Gordie Tentrees au catalogue de ses richesses.

 À ranger juste au-dessous de Fred Eaglesmith, près de Leeroy Stagger et Indio Saravanja.


Pour être complet, Gordie Tentrees a publié 3 autres albums. Le premier, enregisté sous le nom de de Gordie Tentrees Band, est paru en 2005 et s'appelle "29 Loads Of Freight". Le deuxième, "Bottleneck To Wire" (2007) prend des couleurs plus roots. Quant à "Naked In Scandinavia", il a été enregistré le 3 juin 2011, à la fin d'une tournée européenne de 75 dates. Gordie y est seul avec sa voix et ses instruments et le seul renfort, sur un titre, de Sarah Macdougall au mélodica et aux harmonies.







Si vous passez par la Lorraine, faites un crochet par ce sympathique bar qu'est le Clou du Spectacle, place des Vosges à Nancy.

https://www.facebook.com/events/221848154680262/?ref_dashboard_filter=upcoming

vendredi 7 mars 2014

Colin Chloé "Au Ciel"

Colin Chloé veut nous emmener "Au Ciel". C'est du moins le titre de son nouvel album solo, déjà enregistré et publié sous forme digitale. Il lui manque encore quelques € pour en réaliser la version CD. Alors, si, comme moi, vous continuez à préférer le support physique appelé "disque" (Vous savez, c'est cet objet qui à disparu de nos étals), c'est simple, rendez vous ici et laissez vous guider.

http://www.kisskissbankbank.com/colin-chloe-au-ciel

Au temps où j'écrivais pour Xroads, j'avais chroniqué l'album précédent intitulé "Appeaux" (Xroads #26, janvier 2010).





Voici cette chronique:




COLIN CHLOÉ ****
Appeaux
www.colinchloe.com / Disques YY
Tout d'un grand

La chanson rock française nous réserve de belles surprises. Il y a eu Hocine Zerzour et son Humeur Velours et voici maintenant Colin Chloé dont les Appeaux vont séduire à n'en point douter un public qui va s'élargir. Si l'ami Roger Mauguen (qui l'invite pour ses "Vaches Folk" le 30 janvier, à Cast dans le Finistère) ne m'avait pas signalé cet artiste breton, je ne le connaitrais pas. Colin Chloé, de son vrai nom Eric Le Corre a emprunté son pseudo à Boris Vian (L'écume des jours) et revendique des influences qui vont de Neil Young à Bashung en passant par Tom Waits, Bob Dylan ou Lou Reed. Il a forgé sa personnalité musicale depuis une dizaine d'années, seul ou en groupe. Appeaux, son premier album, est en fait paru (de façon confidentielle) en décembre 2008 et va seulement bénéficier d'une distribution par le label YY en février prochain. Il révèle un artiste sensible, un poète, quelque part entre folk et rock mais toujours original (même si le phrasé et le timbre de voix ne manquent pas, parfois, d'évoquer le grand Alain). Il est ici, comme sur scène, accompagné par la basse de Christophe Le Bris (Miossec) et joue lui-même, de manière expressive, de la guitare et de l'harmonica, entre autres instruments. Il écrit paroles et musique, se révélant un remarquable conteur. Performance étonnante: il a mis en musique Baudelaire et ses Fleurs du mal pour « Le vin de l'assassin » et se révèle bien meilleur pour moi que Léo Ferré dans ce genre d'exercice. Et puis il y a « Laissant Quimper », de la plume d'Apollinaire, qui clôture l'album de bien belle manière. Disque de ballades, intimiste, tout en douceur et en hypnotisme, Appeaux est une œuvre d'une étonnante maturité, un coup d'essai qui appelle des lendemains qui chantent. Je prends date, Colin.

À ranger près de Black Minestrone de Jean-Pierre Kalfon et pas loin d'Alain Bashung.

Sam Pierre

lundi 24 février 2014

John Prine disque à disque - Storm Windows (1980)

Mardi 18 novembre 1980, une belle surprise chez Music Action, Carrefour de l'Odéon à Paris: un nouveau 33 tours de John Prine, intitulé "Storm Windows". C'est la première fois d'ailleurs que je trouve un LP de mon songwriter favori en magasin sans avoir à le commander...


Cet album peut être considéré comme un disque de transition. C'est le dernier 33 tours enregistré par John pour une "major company" avant qu'il ne fonde son propre label, Oh Boy Records. Le son est excellent, la production au top. C'est peut-être d'ailleurs le principal défaut du disque qui gomme un peu trop les aspérités qui font (aussi) le charme de John Prine. Le disque est court et comporte deux reprises ("All Night Blue" et "Baby Ruth").

Quelques titres figurent parmi les excellentes compositions de John, comme "It's Happening To You" ou le morceau titre, plutôt introspectif. Les titres les plus rythmés sont aussi ceux qui se laissent oublier le plus facilement (comme "Shop Talk").

Peut-être pas le disque le plus marquant de John Prine, "Storm Windows" figure néanmoins parmi les bons crus et prépare agréablement à des lendemains qui chantent encore davantage.



  1- Shop Talk (John Prine / John Burns)
  2- Living In The Future (John Prine)
  3- It's Happening To You (John Prine / John Burns)
  4- Sleepy Eyed Boy (John Prine)
  5- All Night Blue (Ava Aldridge / Cindy Richardson)
  6- Just Wanna Be With You (John Prine)
  7- Storm Windows (John Prine)
  8- Baby Ruth (John D. Wyker)
  9- One Red Rose (John Prine)
10- I Had A Dream (John Prine)

John Prine: Vocals, Rhythm Electric & Acoustic Guitars
John Burns: Lead Electric & Acoustic Guitars & Harmony Vocals
Leo LeBlanc: Steel Guitar
Bob Hoban: Acoustic Piano & Electric Piano, Organ, Fiddle, Mandolin & Background Vocals
Tom Piekarski: Bass & Background Vocals
Angie Varias: Drums

Additional Musicians
Wayne Perkins: Rhythm Electric Guitar on "Just Wanna Be With You"
Barry Beckett: Acoustic Piano on "Storm Windows"
Rachel Peer: Harmony Vocals on "It's Happening To You" & "One Red Rose"

vendredi 5 juillet 2013

Éric Frasiak - Chroniques

Le troubadour de Bar le Duc




Un nom, Frasiak, une chanson, "Bar le Duc City blues", des CD aperçus dans les magasins barisiens, voilà tout ce que je connaissais. Et, un matin de mars, je me suis décidé à faire l'acquisition du coffret "Les albums 2003-2012", une décennie parcourue en une semaine. Rien que les références à François Béranger m'avaient conquis avant l'écoute, mais elles n'étaient que la clé qui ouvrait la porte vers une œuvre riche, encore à explorer, vers un trésor bien caché de la chanson française.

Tels sont les mots que j'avais écrits le 5 avril 2013 sur le livre d'or du site web d'Éric Frasiak. Trois mois après, j'ai poursuivi l'exploration, en particulier celle du dernier album de l'artiste, "Chroniques" qui m'a donné envie de redonner vie à ce blog en sommeil depuis de longs mois.

Frasiak vient des Ardennes, son nom trahit ses origines polonaises, et il a eu, très jeune, envie d'écrire des chansons. Une expérience parisienne dans les années 1980 l'avait éloigné d'un milieu dont les figures imposées ne convenaient pas à son esprit libre, avant qu'il ne pose ses valises dans la Meuse où l'envie de chanson lui est revenue. Ses modèles ne sont pas pour rien Léo Ferré ou François Béranger, qui lui ont donné envie de chanter ses propres mots. Car les mots sont importants, primordiaux même, pour Éric, ce sont eux qu'il entend avant la mélodie. Ce sont eux qu'il a envie de partager. Les mots d'Éric ont un sens mais il sait aussi les habiller, se démarquant des courants dominants de la chanson française actuelle grâce à un coup de plume d'une qualité devenue trop rare.


Son album n'a pas été baptisé par hasard, parce qu'il nous propose quinze chroniques écrites pour la plupart par celui qui se révèle un observateur avisé, qui s'imprègne du monde qui l'entoure mais sait aussi nous parler de lui, de sa vie, de celle de ses proches, nous faire partager sans nous transformer en voyeurs. Chaque titre a sa couleur musicale propre et si l'on veut chercher l'unité de l'ensemble, au-delà de sa qualité sans moment de faiblesse, c'est plus dans les textes. Douze titres sont des compositions originales. Léo Ferré ("Graine d'ananar") et François Béranger ("Ces mots terribles") sont également à l'honneur, ainsi que Bernard Dimey qui a vu un de ses textes ("Ivrogne, pourquoi pas?") paré d'une nouvelle mélodie.

Le disque s'ouvre avec "M. Boulot" inspiré par la mise à mort du monde ouvrier. Les références à l'aciérie lorraine sont claires et il y a du Ferré dans une phrase comme "On comptait tous un peu sur toi / Pour la bagnole, pour le loyer / Pour boucler la fin des douze mois", le tout sur une mélodie qui évoque plutôt la fête, l'ambiance des bals populaires, ce bel esprit de solidarité qui régnait dans les cités ouvrières avant que la mondialisation et la finance folle ne mette tout cela à mal.



Avec "J'traîne", ballade nostalgique, Frasiak répond en quelque sorte à la question que tous les parents posent à leurs enfants quand ceux-ci commencent à déployer leurs ailes. C'est l'évocation des tournées, des lieux où le musiciens' est produit. "J'traîne mon folk au fond des bars", et ailleurs, dans des prisons, des appartements, à Bar le Duc, ou même quelque part dans le grand nord. Des images qui défilent et évoquent tous ces lieux.

Puis c'est "Bebop, on est où là?", chanson bâtie sur un jeu de mots, le moment rock de l'album avec quelques accents jazzy dus aux saxophones de Philippe Gonnand.

L'hymne de Béranger, "Tous ces mots terribles", bénéficie d'un traitement spécial. Vingt voix d'artistes amis ont été enregistrées en des lieux et temps différents, juxtaposées, avec ce qu'il faut d'accordéon (Steve Normandin) pour assurer le liant. Le résultat est splendide et plein d'émotion tellement la présence du grand François est sensible dans l'interprétation de chacun. Et les mots n'en ont que plus de force.
 
"Ciudad Juarez" est un des moments graves de l'album qui évoque un épisode tragique et peu médiatisé de l'histoire récente du Mexique. Six Cents femmes assassinées depuis 1993 dans "La ville qui tue les femmes" (titre du livre qui a inspiré la chanson). Fort et poignant, avec une ambiance mariachi parfaitement adaptée.

Vient ensuite un moment de légèreté, d'abord avec "De la pluie", chanson qui aurait pu être écrite le mois dernier et qui traite de façon humoristique l'un des sujets de conversation favoris des Français, la météo, En prime, les présentateurs et présentatrices ont l'honneur d'être cités tour à tour. C'est ensuite "De l'amour dans l'air", chanson thérapie contre la morosité de l'époque, comme pour nous rappeler l'importance de ce sentiment dans la vie de chacun. L'ambiance est tranquille, apaisante.

Bernard Dimey est un grand nom de la chanson française, un parolier qui a écrit avec et pour quelques grands: Aznavour, Ferrat, Reggiani, Gréco, Montand, Salvador... Éric a collé sa musique sur le texte "Ivrogne, et pourquoi pas?", avec des arrangements qui évoquent la fête et la nuit. Magnifique résultat! "Venez boire avec moi, on s'ennuiera plus tard". Présentée ainsi, c'est une  invitation à laquelle on ne peut que répondre oui. Belle idée en tout cas de rendre hommage à ce magicien des mots, trop oublié, à l'instar du grand Jean-Roger Caussimon.

"50/50", c'est le bilan de l'homme arrivé au milieu de sa vie. 50 ans, un chiffre souvent en décalage avec ce que l'on ressent, surtout lorsqu'on a une vie active. Et puis cette question angoissante, "50/50, est-ce que j'ai réussi ma vie?" à laquelle Frasiak répond "J'ai pas la belle tocante, celle dont parlait l'autre abruti".

"Simplement différent" est encore un grand moment, tout en sensibilité, qui sent le vécu. Frasiak parle de quelque chose qu'il connait, soit par lui-même, soit pas quelqu'un qui lui est très proche. Dans un monde où tout est formaté, il est difficile de ne pas entrer dans le moule, de se sentir inadapté, différent, pour quelque raison que ce soit. Les mots, qui décrivent quelque chose que chacun a plus ou moins connu à un moment de sa vie, sonnent juste et le dialogue de toute beauté entre violoncelle et bugle leur donne encore davantage de sens.

"Un Z à mon nom" est un exercice de style à destination de tous ceux qui s'obstinent à orthographier Fraziak le nom de l'auteur. Pour les mots, Éric me fait penser à Brassens avec cet humour jubilatoire qu'il avait adopté pour écrire "Trompettes de la renommée" ou "Le bulletin de santé", et l'on retrouve cette même précision du mot, ce souci de l'artisan qui aime le travail bien fait. De Zazie à Zorro, il a glissé pas mal de "z" dans le texte proférant des menaces (auxquelles on ne croit guère) à l'encontre de ceux qui continueront à écorcher son patronyme. Quant à l'ambiance musicale, elle est franchement slave et, là encore, une invitation à la fête.

"Toquée Tokyo" est le titre avec lequel j'ai eu le plus de mal. Il évoque nettement "Au pays des merveilles de Juliet" d'Yves Simon mais, surtout, il sonne beaucoup moins naturel que le reste de l'album. Certes, au fil des écoutes, je me suis laissé convaincre par un riff de guitare, un son de batterie, mais aussi par le sax aux accents jazz funky qui enjolive la fin du titre. Mais j'avoue ne pas être sensible au texte qui s'apparente pour moi davantage à un exercice de style. D'ailleurs, aux premières écoutes, c'est à ce moment-là que je me suis dit que le disque était peut-être un peu long.


Mais le magicien Frasiak avait gardé ses meilleurs tours dans le chapeau qui ne le quitte pas, terminant par trois grands titres.

"Qu'est-ce que c'est beau" repose sur texte plutôt simple et sans prétention, avec des vers courts et sautillants. La mélodie est simple, elle aussi, mais il y a les voix! D'abord celle(s) d'Éric qui réussit à sonner comme personne en France ne l'avait fait depuis Claude Puterflam et son Système Crapoutchik. Et puis il y a la voix d'une chanteuse lyrique (Angelika Leiser) qui vient se superposer sur la fin du morceau et qui fait que le seul commentaire que l'on peut faire, quand la mélodie se tait, c'est répéter le titre: qu'est-ce que c'est beau!

"La poésie", pour moi, c'est un monument, une des plus belles réussites de la chanson française quand elle veut s'habiller de rock, depuis bien longtemps. Un titre de plus de huit minutes que je peux écouter plusieurs fois de suite sans m'en lasser. Je l'aime déjà, rien que pour la perception que Frasiak a de la poésie (c'est aussi la mienne). Chaque vers est un régal, il y a derrière chaque mot bien plus que ce qu'on lit. Le pouvoir évocateur est très fort, comme si chaque phrase était le début d'une chanson que l'auteur n'avait pas eu le temps d'écrire. C'est un peu ce que Dylan disait à propos de "Hard rain's a-gonna fall". "La poésie", c'est un peu la "Tranche de vie" de Frasiak, au même titre que "J'traîne" ou "50/50". Et Frasiak n'est jamais meilleur que lorsqu'il parle de ce qu'il connait, de ce qu'il vit, lorsqu'il parle de lui, en résumé. Il le fait avec pudeur, sans exhibitionnisme, mais avec une sensibilité et un humanisme qui ne sont pas feints. "C'est mon gosse dans son train qui s'en va pour la fac / Son avenir incertain, sa jeunesse dans son sac": rien que pour ces deux vers, j'aurais déjà acheté le CD. Sur le plan musical, "La poésie" va crescendo, l'émotion à fleur de peau. Un simple piano, une batterie, une guitare discrète, une voix sensible, un violoncelle qui vient en remettre un couche. Et la voix se tait, laissant la place aux guitares électriques, à deux solos habilement entremêlés (enregistrés indépendamment l'un de l'autre). On se retrouve dans les années 1970 avec ces solos de guitare majestueusement hypnotiques, comme savaient nous les offrir David Gilmour (évoqué dans la chanson), Mark Knopfler au beau temps de Dire Straits mais aussi Jean-Michel Brézovar avec Ange (souvenez-vous de "Au-delà du délire", par exemple). Pour ma part, je n'avais par ailleurs pas trouvé un tel plaisir à écouter ce genre de duel de guitares sans ennui depuis l'époque de deux groupes qui me servent de référence: Wishbone Ash (groupe anglais) et Heartsfield (groupe américain).

Le disque se termine avec une des chansons fétiches de Léo Ferré, "Graine d'ananar", que Frasiak évoquait déjà dans "J'traîne". La simplicité est de mise: une voix, une guitare acoustique, une contrebasse. Et puis une flûte amie qui vient prendre part à la fête, évoquant sa cousine de "Il est cinq heures, Paris s'éveille". Conclusion parfaite pour un album qui n'est pas loin de l'être.

J'ai beaucoup évoqué les mots dans ce qui précède; J'aime cette façon d'écrire, avec des mots simples qui portent déjà en eux la musique qui les portera ensuite, avec des phrases que l'on comprend, sans jamais tomber dans la mièvrerie ou la facilité. J'aime le côté constamment optimiste de l'album. Même les sujets graves ne laissent jamais l'espoir à l'écart. Il y a aussi la voix, claire et sans maniérisme. Les tics trop souvent de mise dans la nouvelle chanson française sont ici heureusement absents. Frasiak se contente d'être lui-même, et c'est tellement mieux ainsi!

Il faut aussi parler de la présentation du CD, dans son beau digipack, avec les textes et des illustrations figurant sur un poster aux allures de journal  (j'avais évoqué dans ce blog, à ses débuts, l'album de David Kleiner "The News That's Fit To Sing" qui utilise la même formule). Plus que jamais, je reste un partisan convaincu du support physique pour la musique, et "Chroniques" me conforte dans mon opinion (même si les maniements répétés du poster ont tendance à le fragiliser).

À propos de journal, Éric Frasiak a récemment eu les honneurs du quotidien local, © L'Est Républicain:


Mais je voudrais aussi souligner la richesse musicale de l'album. "Chroniques" est un disque qu'il faut écouter, pas seulement entendre, qui regorge de richesses qui se dévoilent au fil des écoutes, des petits détails, des petits trucs, de vraies trouvailles. Ce sont des petites couches qui se superposent, quelques notes de guitare électriques (comme dans "J'traîne" ou "50/50"), un violoncelle, un theremin ("Simplement différent") et bien d'autres choses encore qui démontrent qu'Éric Frasiak n'est pas seulement un auteur-compositeur de talent: c'est aussi un metteur en sons de premier ordre. Chapeau bas, Monsieur Frasiak!

jeudi 27 décembre 2012

David Fakenahm - One Thing Remains






J'avais découvert David Fakenham un peu par hasard, en 2009, grâce à une chronique de son album "Here And Now" par l'estimable Jacques-Éric Legarde (Xroads #18) qui sortait en l'occurrence quelque peu de son registre habituel, plutôt dédié aux songwriters américains.

Un téléchargement et quelques écoutes plus tard, j'étais moi aussi séduit par cet artiste mystérieux mais dont le nom fleurait bon le pseudonyme, reposant sur un jeu de mots bilingue.


Un dimanche soir à Paris, c'était le 24 janvier 2010, David ouvrait à la Pomme d'Ève pour Bill Morrissey dont ce devait, hélas, être la dernière apparition en nos contrées. Armé de sa guitare en bois, un peu intimidé, le jeune homme nous donna un aperçu de son talent dans un registre de folksinger, reprenant même avec brio "Ring of Fire" de Johnny Cash (composition de June Carter et Merle Kilgore) et démontrant une belle culture musicale, capable de se transformer de touche à tout de studio et de talent en troubadour capable de séduire son public (malheureusement bien trop clairsemé) en face-à-face.


Il y a quelques mois, après un single deux titres simplement intitulé "2 Songs" destiné à faire patienter ses fans, il faisait entendre à quelques privilégiés son nouvel enfant, "One Thing Remains" (doté d'une illustration qui devait évoluer par la suite).



Ce nouvel enregistrement avait encore une fois été réalisé, au départ, selon le principe du DIY. David avait mis en boîte l'essentiel de ses contributions, chez lui, en août 2011. Et puis l'ami Matthieu Malon (Laudanum) était venu avec ses claviers pour enjoliver quelques titres, Pierre Schmitt avait joué quelques parties de basse. Après l'apport des amis et de la famille (Joao Lourenco à l'harmonica, Junior Fakenham à la trompette, Marie Chevalot et Nine Fakenahm aux voix), il ne restait plus qu'à mixer le tout, ce que Patrick Chevalot et David firent en deux fois deux jours en février 2012.

Voilà pour l'histoire du disque qui est, je le proclame, d'une grande qualité, ce que j'ai ressenti dès la première écoute. Il n'est pas facile d'en parler sans s'en être bien imprégné, car c'est un album qui se découvre petit à petit, que l'on ne peut pas se contenter d'entendre distraitement en vaquant à d'autres occupations.

La grande manie des chroniqueurs français, lorsqu'ils écrivent à propos d'un de leurs compatriotes qui s'exprime en Anglais, c'est de vouloir à tout prix faire des comparaisons. J'ai lu ici et là des évocations d'artistes que je connais bien (Byrds, R.E.M., Neil Young) ou beaucoup moins bien, voire très peu (Wilco, Lambchop) et je dois dire que tous ces parallèles ne me semblent justifiés qu'en un point: la qualité, celle des mélodies mais aussi celle du son car on a ici affaire à un "produit" qui ne sent pas du tout le bricolage.

La seule référence que je me permettrai ici est celle du duo franc-comtois Yules avec qui David Fakenham partage une grande culture musicale (l'héritage familial sans doute) et aussi ce goût pour la mélodie et les arrangements toujours justes, jamais surabondants, jamais trop sophistiqués. C'est le travail d'artisans qui remettent l'ouvrage sur le métier jusqu'à être satisfaits du résultat, c'est l'œuvre de musiciens qui aiment la musique, tout simplement.

Pour évoquer plus avant le contenu de "One Thing Remains", je dirai que c'est un disque qui possède une ambiance (mais pas un disque d'ambiance, nuance), qui présente un remarquable équilibre entre les morceaux, parfois d'une sombre beauté, parfois plus légers, mais toujours prenants. Dès "Bones", le titre d'ouverture, on comprend l'esprit dans lequel l'album a été réalisé, comment les instruments se complètent les uns les autres, comment les claviers de Matthieu Malon viennent apporter cette touche supplémentaire qui fait la différence.

Au long des douze plages, l'impression initiale est confortée, tout est juste, tout se met en place petit à petit. C'est comme si David avait réalisé les fondations de l'édifice, posé la première pierre avant que l'ensemble ne se mette à évoluer de lui-même, mû par une énergie propre, entraînant le créateur autant que le créateur ne l'entraîne. David confirme par ailleurs qu'il est un multi-instrumentiste de talent qui se double d'un chanteur inspiré et subtil, tout en délicatesse.

Il y a de vrais moments forts dans cet ensemble finalement homogène et sans point faible. Mes favoris sont "Nina",  une ballade émouvante, pleine d'âme et "You're My Woman", long morceau presque épique porté par une guitare majestueuse. Il y a aussi les titres plus légers (au moins dans les arrangements, mais pas dans la consistance) comme "Beautiful Guitar", l'instrumental "27" ou "One Thing Remains"qui permettent de maintenir une tonalité générale ne basculant pas trop vers le côté sombre.

Je ne peux donc que vous inviter à vous rendre sur le site de David pour tout savoir sur "One Thing Remains", et notamment comment se le procurer (en téléchargement uniquement pour l'instant).