mercredi 17 septembre 2014

De Nashville à Nancy, Irene Kelley






Le nom d'Irene Kelley m'est familier depuis longtemps. Je l'ai rencontré souvent, dès le début des années 1990, parmi les crédits de chansons interprétées par d'autres. Rhonda Vincent, Claire Lynch, Mark Newton, artistes bluegrass de renom, mais aussi le songwriter Pierce Pettis avec qui elle a coécrit un titre pour l'album "Great Big World" font partie des gens avec lesquels elle a collaboré ou/et pour qui elle a écrit des chansons. Ce n'est en fait qu'avec la parution du premier volume de la saga historique de Thomm Jutz, "The 1861 Project", que j'ai compris qu'Irene Kelley chantait, et de fort belle manière: un titre, "Horse Without A Rider" a suffi à m'en convaincre.

Native de Latrope, en Pennsylvanie, Irene a débuté dans un groupe qui chantait des reprises de Led Zeppelin avant de se sentir attirée par la country music (elle aurait aimé chanter du Dolly Parton avec son groupe, ce qu'elle ne put faire; pour l'anecdote, plus tard, Dolly fit une reprise de "Stairway To Heaven"). Une de ses premières compositions, "Pennsylvania Is My Home" lui permit d'acquérir un début de notoriété, elle envoya des maquettes aux maisons d'édition de Nashville où elle finit par s'établir. Elle enregistra un album entier pour MCA, qui ne publia que deux singles, mais elle continua à écrire, avec succès, pour les autres tout en élevant ses deux filles, Justyna et Sara Jane.

C'est en 1999 que son premier album "Simple Path" fut publié sur son propre label avant d'être réédité en 2001 par Relentless Nashville.

Il comporte onze titres, tous coécrits par Irene Kelley:
  1- A little bluer than that (Irene Kelley / Mark Irwin)
  2- O Mexico (Irene Kelley / Michael Joyce)
  3- Not so different after all (Irene Kelley / Jeff Hughes)
  4- Scorns of time (Irene Kelley / Claire Lynch)
  5- It wasn't me (Irene Kelley / Mark Irwin)
  6- Dancin' shoes (Irene Kelley / Dave Gillon)
  7- Pilgrim in the rain (Irene Kelley / Kim Richey)
  8- Constant state of grace (Irene Kelley / Darrell Scott)
  9- Jealousy (Irene Kelley / Claire Lynch)
10- One fine day (Irene Kelley / Kim Patton-Johnston)
11- Never lookin' back (Irene Kelley / Billy Smith / Terry Smith)

Aux côtés d'Irene, sur cet album produit par Scott Neubert, on entend Bob Mummert (batterie), Joey Click (guitare basse), Victor Krauss (contrebasse), Aubrey Haynie (violon), Brent Truitt (mandoline), Scott Neubert (guitares électrique et acoustique, dobro, lap steel, mandoline) Peter Hyrka et Daniel Nadasdi (accordéons), Claire Lynch, Tim Hensley, Craig Fuller, Mel Besher et Kim Patton-Johnston (harmonies).
Ce premier disque, qui confirme les talents d'écriture de la dame, démontre à ceux qui en doutaient (au premier rang desquels figurent les deux grandes compagnies discographiques qui ne lui ont pas vraiment donné sa chance) qu'elle était née pour chanter. "Simple Path" est un album sans fioriture inutile, plein de mélodies inspirées portées par une voix qui surfe souvent sur la vague de l'émotion. Un beau premier pas.

En 2004, parait le second album, "Thunderbird" qu'Irene co-produit avec Scott Neubert. Celle fois encore, il y a onze titres, tous écrits ou coécrits par Irene Kelley:


  1- Highway (Irene Kelley / Claire Lynch)
  2- If I had any strength at all (Irene Kelley / Mark Irwin)
  3- Cold all the time (Irene Kelley / Bill Anderson)
  4- Somebody let the water in (Irene Kelley / Billy Crane)
  5- Thunderbird (Irene Kelley / Billy Smith)
  6- My sun and moon (Irene Kelley / Lisa Aschmann)
  7- Big girl now (Irene Kelley / Bernie Nelson)
  8- Burn down the house (Irene Kelley / Rand Bishop)
  9- Might unbreak my heart (Irene Kelley / Trent Summar)
10- Comin back from the moon (Irene Kelley)
11- I pray (Irene Kelley / Billy Yates)

On retrouve quelques-uns des partenaires de "Simple Path", tant parmi les co-auteurs que parmi les musiciens: Scott Neubert (guitares électrique et acoustique, dobro, lap steel, Tacoma papoose, mandoline), Bob Mummert (batterie), Mike Chapman (basse électrique), Mark Fain (basse acoustique), Stuart Duncan (violon et mandoline), Brent Truitt (mandoline), Claire Lynch, Jon Randall Stewart et Rodney Crowell (harmonies). La présence de ce dernier sur le titre "If I Had Any Strength At All" et une forme d'hommage au Hot Band et aux duos d'Emmylou et Gram.


Après ces deux albums country, Irene avait en elle le désir de faire un album plus orienté bluegrass, correspondant vraiment à ses racines, avec quelques-uns des meilleurs musiciens du genre. Mark Fain, qui a une carte de visite impressionnante (il a entres autres longtemps été le bassiste de Ricky Skaggs), fut chargé de la production et "Pennylvania Coal" vit le jour au début de l'an 2014. Il a été pour moi l'objet d'une grande frustration parce que j'aurais voulu en faire la chronique pour "Le Cri du Coyote". Hélas, l'ami Dominique Fosse, spécialiste incontestable de la musique de l'herbe bleue avait pris les devants pour en faire l'éloge, de fort belle manière (même si je me dois de lui faire remarquer - mesquine vengeance - que le batteur, à l'exception du titre bonus, est Lynn Williams et non Pat McInerney). L'album comporte, comme les précédents, onze titres, avec en plus un bonus qu'Irene chante avec ses deux filles:


  1- You don’t run across my mind (Irene Kelley / Peter Cooper)
  2- Feels like home (Irene Kelley / Peter Cooper)
  3- Pennsylvania coal (Irene Kelley / Thomm Jutz)
  4- Breakin’ even (Irene Kelley / Mark Irwin)
  5- My flower (Irene Kelley / Justyna Kelley)
  6- Rattlesnake rattler (Irene Kelley / Thomm Jutz)
  7- Sister’s heart (Irene Kelley / Jon Weisberger)
  8- Things we never did (Irene Kelley / David Olney / John Hadley)
  9- Angels around her (Irene Kelley / Billy Yates)
10- Better with time (Irene Kelley / Justyna Kelley / Peter Cooper)
11- Garden of dreams (Irene Kelley / David Olney / John Hadley)
          Bonus track
12- You are mine (Irene Kelley / Justina Kelley / Sara Jean Kelley)

Les instruments traditionnels du bluegrass sont là, tenus par des maitres du genre. Mark Fain est à la basse, Bryan Sutton à la guitare et au banjo ainsi qu'au dojo (banjo avec résonateur) sur un titre, Stuart Duncan au violon, Adam Steffey à la mandoline. Par rapport à une formation de bluegrass traditionnel, on a en plus la batterie de Lynn Williams (qui ne dénature pas l'ensemble). Participent également Thomm Jutz à la guitare, Jeff Taylor à l'accordéon et au hammer dulcimer, Irina jouant de l'autoharpe sur un titre. Ajoutons Scott Neubert (dobro) et Pat McInerney (batterie) pour la chanson bonus. Quant aux harmonies, elles sont assurées par un véritable who's who: Dale Ann Bradley, Steve Gulley, Claire Lynch, Justina Kelley, Trisha Yearwood, Bonnie Keen, Darren Vincent, Carl Jackson, Jerry Salley, Rhonda Vincent et Chip Davis. Un casting de rêve pour un grand et beau disque. Et quand on voit que les coauteurs s'appellent Peter Cooper, John Hadley, David Olney, Jon Weisberger et quelques autres, on a une idée du niveau de ce disque, un des meilleurs de la musique americana en 2014.


Pendant quelques-jours, Irene Kelley est en Europe où elle se produit avec sa fille Justyna. La Belgique, Paris, l'Italie, Disneyland Paris, et Nancy, pour terminer, le 20 septembre, seront ses étapes. Belle occasion de faire connaissance avec une artiste qui n'a pas encore chez nous la reconnaissance que son talent mérite.



mercredi 3 septembre 2014

Please, let's welcome The Whiskey Gentry

“It was a face I’d seen a thousand times at every Derby I’d ever been to. I saw it, in my head, as the mask of the whiskey gentry – a pretentious mix of booze, failed dreams and a terminal identity crisis…” – Hunter S. Thompson


Si vous les avez manqués au Festival des Granges à Laimont (Meuse) le 30 août, vous pourrez peut-être vous rattraper. Les Américains de The Whiskey Gentry se produisent encore en France pendant une semaine (avant de se rendre en Belgique pour participer au festival country de Saint-Trond, ou Sint-Truiden en néerlandais les 12 et 13 septembre). Voici leur programme: 

Jeudi 4 septembre 2014: Le Coquelicot, Fougères, Ille-et-Vilaine
Vendredi  5 septembre 2014: Le Galion, Lorient, Morbihan
Samedi 6 septembre 2014: concert privé à Touvérac, Charente
Mercredi 10 septembre 2014: Le Totem, Maxéville, Meurthe-et-Moselle
Jeudi  11 septembre 2014: Le Lapin Blanc, Reding, Mosell

Le groupe était au départ un quintette basé à Atlanta, Georgie, formé en 2009 autour du couple (femme et mari dans la vie), Lauren Staley et Jason Morrow. Aujourd'hui, avec Lauren (voix lead et guitare) et Jason (guitare lead, voix, piano et orgue), on trouve Chesley Lowe (banjo), Rurik Nunan (violon et voix), Price Cannon (batterie), Sammy Griffin (basse) et Michael Smith (mandoline et voix).

Pour cette tournée, le groupe a dû (au moins pour le début) se passer des services de Michael, de Price (problème de visa) et de Chesley (problème médical) et s'est donc retrouvé réduit à la dimension d'un quatuor, augmenté pour le concert meusien du talentueux batteur lorrain Raph Schuler. Il est certain que l'absence de la mandoline et du banjo a modifié profondément le son du groupe, favorisant, autour de la voix de Lauren, un dialogue entre guitare électrique et violon. Mais tous ceux qui ont participé à cette soirée peuvent témoigner que cela n'a en rien nui à l'énergie du combo qui, débarqué en Europe le matin même, aurait pu être perturbé par le décalage horaire. Une chose est apparue évidente, c'est que ce groupe est fait pour la scène, démontrant une grande complicité et une réelle complémentarité entre ses membres. Il faut aussi avoir vu à quel point les quatre Américains faisaient tout pour favoriser l'intégration de Raph (ce dernier appelé au pied levé avait aussitôt répondu présent et avait passé l'après-midi à s'imprégner de la musique du groupe).

Si The Whiskey Gentry prend toute sa dimension en concert, ses disques en studio volent aussi largement au-dessus de la production moyenne du genre. Mais de quel genre s'agit-il en fait? Il y a les instruments du bluegrass, des compositions aux accents country, une ambiance qui évoque souvent les Pogues (y compris leur côté irlandais – d'ailleurs le whiskey est irlandais). Cette question est de toute façon secondaire sauf pour ceux qui ont absolument besoin de coller une étiquette sur chaque artiste.


Le premier album du groupe, "Please Make Welcome" est paru en 2011. Il comporte treize compositions du groupe (Lauren est responsable des paroles pour dix d'entre elles) et une reprise qui ouvre l'album. "(Mother, The) Queen Of My Heart", standard dû à Jimmie Rodgers donne parfaitement le ton et trace la ligne directrice du groupe. La première minute du titre a le son d'un vieux 78 tours (instrumentation et même craquements à l'ancienne) et puis, d'un coup, tout bascule, le son devient plus clair, la voix de Lauren perd sa langueur pour se charger d'énergie, la pedal steel et la batterie, entre autres, vampirisent le spectre sonore, et c'est parti pour un bon moment de plaisir. Des morceaux électriques, d'autres aux accents plus traditionnels, comme "Preacher's Daughter" et son ambiance gospel, ou "Eula Mae" et son rythme de reel irlandais, survitaminé à la Pogues, " Alone On A Saturday Night", plus country, toute la gamme y passe, et l'on se quitte avec "Comrade", un titre taillé pour la scène (ça tombe bien puisque, en l'occurrence, il s'agit d'un enregistrement live) qui procure à l'auditeur une irrésistible envie de se rendre au prochain concert (et, en attendant, de réécouter l'album).

  1- Queen Of My Heart (Hoyt Bryant / Jimmie Rodgers)
  2- Cost Of Loving You (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  3- Dime Short Of A Dollar Bill (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  4- Preacher's Daughter (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  5- Eula Mae (Jason Morrow / The Whiskey Gentry)
  6- 'Til It Breaks (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  7- Ode To Miss Eason (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  8- Such A Long Time Ago (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
  9- Clarkesville (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
10- Alone On A Saturday Night (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
11- Mary (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
12- The Gentry (Jason Morrow / The Whiskey Gentry)
13- Four Horsemen (Lauren Staley Morrow / The Whiskey Gentry)
14- Comrade (live) (Chesley Lowe / The Whiskey Gentry)

The Whiskey Gentry: Lauren Staley Morrow / Jason Morrow / Chesley Lowe / Sammy Griffin / Price Cannon / Michael Smith
Invités: John Keane / Kathy Slaten / Andy Carlson / Randall Bramlett


Pour leur deuxième LP, "Holly Grove" paru en 2013, nos amis ont fait appel à la générosité de leurs fans avec une campagne Kickstarter. Cet album s'inscrit parfaitement dans la continuité du premier avec cette fois deux reprises: "Colly Davis", la murder ballad appalachienne du New Grass Revival  et "Lonesome L.A. Cowboy" de Peter Rowan. Pour le reste, les ingrédients sont les mêmes, avec toujours la voix de Lauren Staley Morrow qui fait des merveilles et des compositions qui font mouche presque à tout coup ("Holly Grove", "Particles", "Brander's Reel" en sont de parfaites illustrations). À noter le duo avec Butch Walker sur "One Night In New York" ou "Dixie", un titre aux visées a priori plus commerciales, avec un piano très présent, le très country "Reno" mais aussi "Oh Me" qui nous renvoie vers le bon vieux temps, entre bluegrass et western swing. Les textes sont d'une grande qualité, les musiciens sont à la fois compétents (et même davantage) et concernés: il n'en faut pas plus pour faire un grand disque. Le plus surprenant de cet album est le morceau caché puisqu'il s'agit d'une reprise de "A Whiter Shade Of Pale". Étonnant, certes, mais on s'y laisse prendre, notamment par la vertu d'un violon qui, sans faire oublier l'orgue Hammond de Matthew Fisher, en a particulièrement bien adapté la magie.

  1- I Ain't Nothing (The Whiskey Gentry)
  2- Colly Davis (Steve Brines / Jim Smoak)
  3- Holly Grove (The Whiskey Gentry)
  4- Dixie (The Whiskey Gentry)
  5- Reno (The Whiskey Gentry)
  6- One Night In New York (The Whiskey Gentry)
  7- Oh Me (The Whiskey Gentry)
  8- Lonesome L.A. Cowboy (Peter Rowan)
  9- Particles (The Whiskey Gentry)
10- Brander's Reel (The Whiskey Gentry)
11- Here's Your Song (The Whiskey Gentry)
          Titre caché:
      A whiter shade of pale (Gary Brooker / Matthew Fisher / Keith Reid)

The Whiskey Gentry: Lauren Staley Morrow / Jason Morrow / Chesley Lowe / Rurik Nunan / Price Cannon / Sammy Griffin / Michael Smith
Invités: Butch Walker / Les Hall / John Keane / Leah Calvert / Casey Cooke / Keith Morris / Andy Carlson / Mike Cowan / Jeff Crouch / Pete Lawless


Les concerts donnés par The Whiskey Gentry à l'occasion de la sortie de "Holly Grove" ont été enregistrés pour deux d'entre eux, les 16 et 17 août 2013 à Athens et Atlanta et, conséquence logique, voici aujourd'hui que paraît "Live From Georgia" qui témoigne de tout ce qu'est le groupe sur scène. Les morceaux de bravoure du groupe sont là comme "Comrade", "Eula Mae", "Dime Short Of A Dollar Bill", "Colly Davis", toujours chargés en haute énergie. Cet album rend vraiment justice à la dimension scénique de Laura, Jason, Rurik et leurs partenaires. La véritable valeur ajoutée de cet album live réside dans les trois reprises. Il y a tout d'abord pour ouvrir le bal "White House Blues" de Bill Monroe que je vous défie d'écouter sans avoir envie de vous lever et de vous faire bouger les pieds. Il y a ensuite "Guitars, Whiskey, Guns & Knives" des Steeldrivers (un groupe qui mériterait plus de reconnaissance). Et pour terminer l'album, la surprise vient du choix de "Creep" qui fut en 1992 le premier single de Radiohead, ce qui, encore une fois, démontre l'ouverture d'esprit du septette.

  1- White House Blues (Bill Monroe)
  2- Dixie (The Whiskey Gentry)
  3- Dime Short Of A Dollar Bill (The Whiskey Gentry)
  4- Colly Davis (Steve Brines / Jim Smoak)
  5- Holly Grove (The Whiskey Gentry)
  6- Guitars, Whiskey, Guns & Knives (Chris Stapleton / Mike Henderson)
  7- Particles (The Whiskey Gentry)
  8- Oh Me (The Whiskey Gentry)
  9- Eula Mae (The Whiskey Gentry)
11- Comrade (The Whiskey Gentry)
12- Here's Your Song (The Whiskey Gentry)
13- Mary (The Whiskey Gentry)
14- Creep (Mike Hazelwood / Albert Hammond / Jonny Greenwood / Colin Greenwood / Thom Yorke / Phil Selway / Ed O'Brien)

The Whiskey Gentry: Lauren Staley Morrow / Jason Morrow / Chesley Lowe / Rurik Nunan / Price Cannon / Sammy Griffin / Michael Smith
Invités: Leah Calvert / John Keane / Travis Cottle / Alex Rodiek



jeudi 24 juillet 2014

Paul Siebel

Woodsmoke And Oranges

(Texte publié dans le blog Blue Umbrella le 13 février 2006)


Né en 1937 à Buffalo (New York), Paul Siebel n'a publié que deux albums: "Woodsmoke and Oranges" en 1970 et "Jack-Knife Gypsy" en 1971. Un album live enregistré en 1978, avec David Bromberg et Gary White, fut certes publié en 1980, Paul Siebel continua bien à se produire dans de petits clubs jusqu'au milieu des années 80, mais il retomba vite dans un anonymat qu'il n'avait sans doute jamais réellement désiré quitter.  

Paul Siebel, adolescent, passait des nuits entières à écouter à la radio Hank Williams, Jimmie Rodgers ou Hank Snow. Il acquit sa première guitare dont il devint un pratiquant autodidacte. À partir de 1960 il chanta et joua dans des endroits tels que Fort Knox (Kentucky), Fort Eustis (Virginia) et même… Nancy (France).  

De retour à Buffalo en 1962 il joua dans les clubs locaux avant de vivre à New York à compter de 1964 et de se produire régulièrement à Greenwich Village dès 1965 dans des endroits tels que "Four Winds" ou "Gerde's Folk City" où il fit l'ouverture de prestations de José Feliciano, pour sa première apparition rétribuée en 1966.

En 1969, il enregistra les maquettes d'une vingtaine de titres qui séduisirent le patron d'Elektra Records, Jac Holzman. Ce dernier n'avait cependant pas la conviction que Siebel avait une réelle volonté de réussir dans le "business", ce en quoi l'avenir lui donna raison. Il lui alloua donc un budget réduit pour réaliser un album en 4 sessions de 3 heures. Effectivement, 2 heures de répétitions et 4 soirées d'enregistrement donnèrent naissance à "Woodsmoke and Oranges", coup d'essai, coup de maître et quasiment chant du cygne de Paul Siebel, entre folk et country.

 Avant de connaître Paul Siebel, je l'ai découvert par des reprises: "Louise" par Plainsong ou Linda Ronstadt, "She Made Me Lose My Blues" par les Flying Burrito Bros ou Rick Roberts, "Bride 1945" par Ian Matthews. Et lorsqu'en 1975 je découvris au Marché Malik (Puces de Clignancourt) le précieux vinyle, je n'hésitai pas à me fendre de quelques francs pour en faire l'acquisition. Et pour l'amateur de Bob Dylan et de Gram Parsons que j'étais, ce fut un véritable choc. J'avais rarement entendu (et cela est resté limité à quelques grands) une œuvre me faisant une telle impression, immédiate et durable à la fois. Et plus de 35 ans après sa publication, je peux réécouter le disque en éprouvant les mêmes sensations que la première fois. Tout y est: les mélodies, les textes, la voix, les arrangements. On sent que l'artiste a mis dans son enregistrement tout ce qui est en lui, son cœur et son âme, comme s'il avait voulu tout dire, pour ne pas avoir à le refaire.
 
Chaque moment de l'album exprime une urgence en partie sans doute favorisée par les conditions de l'enregistrement.

Il faudrait citer les 10 titres, tellement chacun est fort et touchant, tour à tour tendre et acide. J'ai personnellement un faible pour les sublimes ballades que sont "Then came the children" ou "Long afternoons", mais des morceaux plus enlevés comme "Nashville again" ou "She made me lose my blues" n'ont rien à leur envier, et je peux en dire autant de chacun des autres.



"Jack-Knife Gypsy", publié peu après, est encore un album d'excellente facture, même si le souffle exceptionnel qui porte chaque note de "Woodsmoke and Oranges" a un peu faibli. Et puis vint le silence.
 


WEA a eu l'excellente idée de rééditer ces deux disques en un seul CD en 2004 (toujours disponible en 2014). C'est peut-être la dernière occasion de découvrir celui dont un critique écrivit:
"Like John Prine, Siebel is a singer/songwriter who has serious things on his mind, but doesn't forget to write memorable melodies to accompany the words. Although he'd never outdo his work on Woodsmoke and Oranges, few artists ever craft an album this good".

lundi 26 mai 2014

Old Friends



Old friends… ou It's like you never left

Il y a un peu plus de cinq ans, j'avais écrit pour Xroads (#16) une chronique de l'album que Dave Mason venait de publier


DAVE MASON ****
26 Letters – 12 Notes
Out The Box Records (http://www.dave-mason.com)
12 cartes postales
La période est décidément propice au retour des anciens. Sans doute une conséquence de la crise qui nous pousser à chercher refuge dans les valeurs sûres. Et Dave Mason en est une, pour sûr! Plus de 40 ans après l'immortel "Feelin' Alight", composé pour Traffic, plus de 20 ans après son dernier album studio en solo "Some Assembly Required", plus de 10 ans après une participation à l'aventure Fleetwood Mac avec Time, il nous revient meilleur que jamais. Car Dave est comme un vin millésimé, se bonifiant avec le temps, loin des lumières d'une gloire qu'il n'a jamais vraiment recherchée. Son régime, pendant toutes ces années, c'était plutôt un rythme d'une centaine de concerts par an, avec le Dave Mason Band, dont il reste quelques témoignages discographiques distribués confidentiellement. "26 Letters – 12 Notes" est la preuve éclatante du talent de notre homme, qu'il s'agisse du songwriter, du chanteur ou, surtout, du guitariste. Des titres comme "Let Me Go" et "How Do I Get To Heaven" (signé par le regretté Jim Capaldi, batteur de Traffic) évoque les meilleurs moments guitaristiques de son ami Clapton; "Passing Thru The Flame" met le chanteur en valeur; "That's Love" avec son côté funky (familer chez Dave), le rock and rollesque "Ain't Your Legs Tired Baby" et l'intrumental "El Toro" nous démontrent que Dave est à l'aise dans des ambiances très différentes. Cest d'ailleurs le parti pris de l'album: marier les climats, varier les rythmes, sans un instant de faiblesse, plutôt que de chercher une unité de ton qui ne ferait que niveler l'ensemble au détriment de sa qualité intrinsèque. Parmi les participants, on note la présence de Sheila E (Escovedo) ex-choriste de Prince, les fidèles Mike Finnigan et Johnne Sambataro ainsi que Jaime Hanna et Jonathan McEuen, fils de 2 membres du Nitty Gritty dirt Band. Ces "26 Letters" – 12 Notes constituent un bien bel album de cartes postales envoyées par un vieil ami perdu de vue depuis trop longtemps.
À ranger près de "Dave Mason Is Alive", "It's Like you Never Left" et "Old Crest On A new Wave", aux titres prémonitoires.

Dave revient aujourd'hui avec un nouveau disque intitulé "Future's Past", un peu particulier dans la mesure où il est essentiellement constitué de titres déjà publiés et retravaillés. Comme l'écrivait un confrère avisé, citant les vétérans du rock: "autrefois, on allait sur la route pour promouvoir un disque, désormais on enregistre un disque pour faire la promotion d'une nouvelle tournée". C'est ce qui a guidé Dave Mason, sur la route avec son Traffic Jam Tour, débuté en janvier et qui durera pratiquement toute l'année.



C'est ainsi qu'ont été revisités "Dear Mr. Fantasy" et "You Can All Join In", deux titres de Traffic, deux anciens titres de Dave, "World's In Changes" et le superbe "As Sad And Deep As You", ainsi que trois morceaux de "26 Letters – 12 Notes" (Good 2 You", "El Toro" et "How Did I Get To Heaven"). S'y ajoutent une reprise de Robert Johnson (Come On In My Kitchen") et, pour terminer, la seule vraie composition originale: "That's Freedom".


On pourrait craindre que tout cela ne sente le réchauffé, mais l'énergie déployée par Dave avec ses musiciens et ses invités (parmi lesquels Joe Bonamassa sur "Dear Mr. Fantasy") devient vite communicative. Par ailleurs, la nouvelle version de la ballade "Sad And Deep As You" (ma chanson préférée de Dave) justifie à elle seule l'acquisition de "Future's Past".



John Mayall nous avait laissés en 2009 avec un album, "Tough", qui démontrait que, malgré son âge respectable, il fallait encore compter avec lui.

Pour ses 80 ans (qu'il a fêtés le 29 novembre dernier), le parrain du British blues nous offre (enfin, disons plutôt qu'il le vend) "A Special Life" qu'il a enregistré en moins de 5 jours, peut avant son anniversaire. Les musiciens sont les mêmes que sur "Tough", et même s'ils ne s'appellent plus les Bluesbreakers, l'esprit est le même. Rocky Athas est à la guitare, Greg Rzab à la basse et Jay Davenport à la batterie. John se charge des claviers et de l'harmonica (il tient même la guitare lead sur deux titres). Un seul invité, C.J. Chenier, vient se joindre au quatuor pour chanter sur deux titres, jouant de l'accordéon sur l'un des deux: "Why Did You Go Last Night, autrefois interprété par son père Clifton Chenier.


À trois compositions originales de Mayall s'ajoute une ancienne, "Heartache", que John avait déjà publiée sur "John Mayall Plays John Mayall", son premier album, en 1965, et une œuvre de Greg Rzab ("Like A Fool").

Les autres titres de l'album sont des reprises de maîtres du blues: Albert King ("Floodin' In California"), Jimmy Rogers ("That's All Right"), Eddie Taylor ("Big Town Playboy"), Jimmy McCracklin ("I Just Got To Know") et l'ancien partenaire Sonny Landreth ("Speak Of The Devil").

Le répertoire est solide, le groupe est uni et, comme d'habitude avec John, tout est précis et concis, sans une note qui paraisse superflue. Le Maître lui-même semble au mieux de sa forme et nous propose un grand bon moment de musique, hors du temps.